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David Pittier
03.07.2026
News

Rémunération équitable dans le secteur

Derrière l’effervescence culturelle et la magie des événements se cache une question devenue incontournable : dans quelles conditions celles et ceux qui créent, organisent et font vivre la culture travaillent-ils réellement ? Pendant longtemps, le secteur culturel s’est construit autour d’une idée : créer par passion, organiser par engagement, produire par vocation. Dans l’imaginaire collectif, l’art et la culture semblaient appartenir à un espace à part, où les logiques économiques ordinaires ne s'appliquent pas complètement.

Mais cette vision a atteint ses limites. Car derrière chaque concert, chaque exposition, chaque festival, chaque résidence, chaque soirée ou performance, il y a du travail. Beaucoup de travail. Un travail souvent invisible, fragmenté, sous-évalué et fréquemment précarisé.

Une réalité difficile à ignorer : la passion ne peut pas remplacer un salaire. Et cette prise de conscience ne vient plus uniquement des artistes ou des collectifs militants. Aujourd’hui, les institutions publiques elles-mêmes, de la Confédération à la Ville de Genève par exemple, reconnaissent que la durabilité du secteur culturel dépend directement des conditions de travail de celles et ceux qui le font vivre.

La précarité structurelle

Dans le secteur culturel, la précarité est souvent normalisée. Les contrats courts, les mandats ponctuels, les heures bénévoles imposées, le travail administratif invisible ou encore les collaborations “pour la visibilité” sont des réalités courantes.

Le rapport From Creativity to Profession[1] développe la réalité de beaucoup d’artistes et de travailleur·euse·x·s culturel·le·x·s qui cumulent :

       plusieurs activités professionnelles ;

       des revenus fluctuants ;

       des périodes de surcharge intense ;

       et une absence quasi totale de stabilité économique.

À cela s’ajoute une charge administrative considérable : recherche de financements, rédaction de dossiers, gestion des assurances sociales, communication, coordination, production ou facturation.

L’impact sur la durabilité des carrières est connu. Un grand nombre de professionnel·le·x·s quittent le secteur après quelques années, épuisé·e·x·s par l’instabilité permanente[2]. Les revenus médians sont bas alors que “les parcours professionnels des artistes et des professionnel·le·s de la culture passent souvent par des hautes écoles spécialisées”.[3] La majorité des professionnel·le·s ont un diplôme universitaire.[4]

Cette précarité n’est pas sans conséquences. Elle réduit la diversité sociale du milieu culturel, favorise celles et ceux qui disposent déjà d’un soutien économique extérieur, et rend certaines carrières artistiques pratiquement inaccessibles sans privilèges financiers préexistants.

Autrement dit : lorsqu’un secteur ne permet pas de vivre dignement de son travail, il finit par exclure une partie des personnes qui pourraient pourtant contribuer à sa richesse. Le rapport Playing is not a Game de la FGMC résume parfaitement l’un des problèmes centraux du secteur culturel : la passion est encore trop souvent utilisée pour justifier des conditions de travail précaires[5].



[1] Migros Culture Percentage Sparx, From creativity to profession, Rapport final avec annexes sur la professionnalisation, Sparx, Zurich, 24 février 2026. Disponible en ligne sur https://www.sparx-space.ch/en/about-sparx/professionalization.

[2] Cette instabilité est aussi décrite pour l’industrie de la musique, dans le rapport, FCMA, Étude sur les musiques actuelles en Suisse romande, 22 novembre 2022. Disponible en ligne : https://www.fcma.ch/etudes-et-donnees/analyse-des-dispositifs-de-soutien-aux-musiques-actuelles-en-suisse-romande.

 

[3] From creativity to profession, p. 12.

[4] From creativity to profession, p. 27.

[5] GMC, Playing is not a Game, Fédération Genevoise des Musiques de Création, Genève. Disponible en ligne sur : https://fgmc-ge.ch/pdf/position_fanzine_FGMC.pdf.

La question salariale reconnue comme un enjeu central

Ce qui est particulièrement intéressant aujourd’hui, c’est que cette réalité n’est plus uniquement dénoncée par les milieux culturels eux-mêmes. Le Plan directeur de la culture 2030 de la Ville de Genève[1] marque un véritable changement. Le document affirme explicitement que « le travail culturel est un véritable travail et doit être rémunéré de manière juste et équitable, avec une possibilité d’accès aux assurances sociales et à la prévoyance professionnelle »[2]. Cette phrase peut sembler simple. Pourtant, elle marque une évolution politique importante.

Pendant longtemps, les politiques culturelles se concentraient principalement sur :

       le soutien à la création ;

       le rayonnement culturel ;

       l’accès à la culture ;

       ou le financement de projets.

Aujourd’hui, la Ville parle aussi :

       de conditions de travail ;

       de rémunération ;

       de prévoyance sociale ;

       de durabilité des carrières ;

       et de professionnalisation du secteur.

Ce constat est fondamental. La précarité culturelle n’est plus présentée comme une somme de situations individuelles, mais comme un problème structurel nécessitant une réponse politique.



[1] Ville de Genève, Plan directeur de la culture 2030, Genève, Département de la culture et de la transition numérique, Disponible en ligne sur https://www.geneve.ch/publication/plan-directeur-2030-2.

[2] Plan directeur de la culture 2030, p. 25.

Une rémunération équitable ne concerne pas uniquement les artistes visibles

L’un des aspects les plus importants des politiques culturelles récentes est qu’elles reconnaissent enfin l’existence de tout l’écosystème du travail culturel. La culture ne repose pas uniquement sur les personnes visibles sur scène, derrière des platines ou dans des expositions.

Elle repose aussi sur :

       les technicien·ne·x·s ;

       les programmateur·rice·x·s ;

       les chargé·e·x·s de production ;

       les administrateur·rice·x·s ;

       les graphistes ;

       les régisseur·euse·x·s ;

       les médiateur·rice·x·s ;

       les communicant·e·x·s ;

       les scénographes ;

       les coordinateur·rice·x·s ;

       et toutes les personnes qui rendent les projets possibles.

Pendant longtemps, une partie importante de ce travail est restée invisible ou insuffisamment valorisée financièrement. Le plan directeur de la Ville de Genève, tout comme le Message culture 2025–2028 du Conseil fédéral suisse, reconnaît désormais explicitement cette chaîne de valeur culturelle.

C’est une évolution essentielle car elle permet de sortir d’une vision romantique de la culture pour reconnaître qu’il s’agit aussi d’un véritable secteur professionnel.

Le Conseil fédéral reconnaît lui aussi les limites du modèle actuel

Dans son Message culture 2025–2028, le Conseil fédéral suisse identifie désormais « la culture comme environnement professionnel » comme l’un des axes centraux de sa stratégie culturelle[1].

Là encore, le constat est clair : les modèles actuels de travail culturel fragilisent une grande partie des professionnel·le·x·s du secteur.

Le Conseil fédéral reconnaît notamment :

       l’irrégularité des revenus ;

       la faiblesse des protections sociales ;

       la fragmentation des statuts ;

       et les difficultés spécifiques liées au travail indépendant dans la culture.

Cette reconnaissance institutionnelle est importante, car elle confirme les difficultés du secteur culturel.



[1] Conseil fédéral suisse, Message concernant l’encouragement de la culture pour la période 2025 à 2028 (Message culture 2025–2028), Berne, 2024, p. 11. Disponible en ligne sur : https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/86439.pdf.

Des mesures concrètes commencent à émerger

Au-delà du discours, certaines mesures commencent également à apparaître. La Ville de Genève souhaite notamment :

       encourager l’application des barèmes professionnels ;

       intégrer davantage les coûts réels du travail dans les budgets culturels ;

       améliorer la transparence dans l’attribution des financements ;

       et renforcer l’accompagnement administratif et juridique des structures culturelles.

Des dispositifs pilotes comme Inarema[1] montrent également une volonté de soutenir concrètement les institutions afin qu’elles puissent appliquer des rémunérations plus justes.

On notera aussi que le Canton de Vaud lance la révision de sa loi sur la vie culturelle et la création artistique[2]. Les travaux de révision de la loi sur la vie culturelle et la création artistique (LVCA) ont débuté, avec la rencontres d’une trentaine d'organisations du secteur. Les échanges ont mis en évidence plusieurs enjeux prioritaires, dont notamment les conditions de travail, la juste rémunération, la sécurité sociale.

Récemment, l’initiative parlementaire 26.426 qui ouvre enfin la possibilité de combler une lacune dans la protection sociale des artistes et professionnels de la culture a été adoptée par le Parlement. Selon Suisseculture et Suisseculture Sociale, il s’agit d’un signal fort donné par la Commission CSEC-N[3].

Cette approche est essentielle. Car il est impossible d’exiger des structures culturelles qu’elles rémunèrent correctement les artistes et les équipes sans leur donner les moyens financiers de le faire. Autrement dit, la question des salaires équitables ne peut pas être séparée de celle du financement public de la culture.



[1] Site officiel : https://inarema.ch/.

[2] Le communiqué de presse étant accessible sur https://www.vd.ch/typo3temp/assets/pdfs/le-canton-de-vaud-lance-la-revision-de-sa-loi-sur-la-vie-culturelle-et-la-creation-artistique.pdf

[3] Leur analyse est disponible sur : https://www.suisseculture.ch/actualites/?article=le_parlement_veut_mieux_proteger_les_artistes

Deux modèles de travail

Dans le secteur culturel, il existe deux grands modèles d’organisation du travail : l’indépendance et le salariat. Aucun des deux n’est, en soi, supérieur à l’autre. Ils répondent à des logiques différentes, à des pratiques différentes, et surtout à des réalités culturelles et institutionnelles qui varient fortement selon les régions.

En Suisse, cette dualité est particulièrement visible. En Suisse romande, le modèle salarié reste historiquement plus présent dans de nombreuses institutions culturelles : compagnies, théâtres, structures de production ou organisations culturelles tendent davantage à recourir à des contrats de travail, même si ceux-ci restent souvent mixtes ou partiels. À l’inverse, en Suisse alémanique, le recours à l’indépendance est nettement plus répandu, notamment dans les arts de la scène, la musique ou les projets interdisciplinaires, où les collaborations ponctuelles et les structures légères dominent plus largement.

Ces deux modèles ne traduisent pas seulement des différences administratives. Ils reflètent aussi des traditions culturelles, des rapports différents à l’institution, au collectif, à la prise de risque et à la structuration des carrières artistiques.

L’enjeu n’est cependant pas d’opposer ces modèles, ni d’en privilégier un au détriment de l’autre. L’enjeu central est ailleurs : il réside dans la liberté réelle de choix des personnes concernées. Nous relèverons que le statut d’indépendant peut évidemment offrir :

       une grande liberté créative ;

       une flexibilité organisationnelle.

Mais dans la pratique, cette indépendance s’accompagne souvent :

       d’une absence de sécurité sociale suffisante ;

       d’un accès compliqué au logement ou au crédit ;

       d’une forte instabilité économique ;

       et d’un transfert massif des risques vers les individus.

C’est précisément ce que rappellent aujourd’hui de nombreuses initiatives comme Artists Take Action, qui défendent une meilleure reconnaissance des droits économiques et sociaux des artistes et travailleur·euse·x·s culturels[1].



[1] Site officiel : https://www.artists-take-action.ch/fr/.

Défendre la culture, c’est aussi défendre celles et ceux qui la rendent possible

Soutenir la culture ne signifie pas uniquement financer des événements ou programmer des artistes. Cela signifie aussi reconnaître que derrière chaque projet culturel, il existe du travail humain. Un travail qui mérite :

       une rémunération digne ;

       des contrats clairs ;

       une protection sociale ;

       des conditions de travail durables ;

       et une reconnaissance professionnelle réelle.

La culture ne peut pas continuer à fonctionner sur la précarité de celles et ceux qui la produisent. Car défendre la culture, ce n’est pas seulement défendre les œuvres. C’est aussi défendre les personnes qui les rendent possibles.

Conclusion

La culture ne peut pas continuer à fonctionner sur la précarité de celles et ceux qui la produisent. Aujourd’hui, les constats sont largement partagés : les professionnel·le·x·s du secteur culturel font face à des revenus instables, à des protections sociales insuffisantes et à des modèles économiques qui reposent encore trop souvent sur le sacrifice individuel et le travail invisible. Cette réalité n’est plus marginale, ni exceptionnelle. Elle est structurelle.

Mais les évolutions récentes montrent aussi qu’un changement est en cours. Le Conseil fédéral suisse, la Ville de Genève, les organisations professionnelles, les fédérations culturelles et de nombreux acteur·rice·x·s du terrain reconnaissent désormais que la durabilité du secteur culturel dépend directement des conditions de travail de celles et ceux qui le font vivre.

Cela implique de dépasser une vision romantisée de la culture, où la passion devrait compenser l’absence de stabilité économique.

Cela implique aussi de soutenir concrètement les initiatives qui favorisent :

       des rémunérations équitables ;

       l’accès aux assurances sociales ;

       des barèmes professionnels applicables ;

       des financements publics cohérents ;

       la transparence des pratiques ;

       et des modèles de travail durables, qu’ils soient salariés ou indépendants.